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AP des 2ndes2 : rencontre avec Philippe Hayat, entrepreneur, écrivain, fondateur de l’association 100000 entrepreneurs.

 

 

« Qu’est-ce que j’peux faire ? j’sais pas quoi faire ! » répétait Anna Karina dans Pierrot le fou. Qui, parmi les jeunes gens d’hier et d’aujourd’hui,  ne s’est jamais posé cette question ? Mais Philippe Hayat pense que peu sont ceux qui réfléchissent vraiment à ce qu’ils veulent faire. Pourtant cela donnerait du sens à leur vie, et l’on ne fait bien que ce que l’on aime. Bizarrement, lui qui est un « enfant de la balle », n’aura pas d’idée précise avant 30 ans quand, rachetant l’entreprise de son grand-père, il dira oui pour toujours à l’entreprenariat.

            En attendant, il a fallu patienter et mettre toutes les chances de son côté. Philippe Hayat ne craint pas de dire que sa scolarité a été un long « bachotage » : dictées quotidiennes pendant les vacances, exercices de Maths par cinquantaines avant les contrôles. À l’adolescence, sa seule certitude étant qu’il ne veut dépendre de personne, il choisit la voie royale, celle des Grandes Ecoles qui mènent en principe à tout. Ce sera Polytechnique puis l’ESSEC, une école de commerce également réputée : une double voie royale, en quelque sorte ! S’ensuivent des débuts dans le conseil, ainsi que diverses expériences à l’issue desquelles il peut, enfin, voler de ses propres ailes. Depuis, il a multiplié les créations et les reprises d’entreprises dans le domaine de l’industrie, des technologies et des services, et il codirige aujourd’hui un fonds d’investissement pour PME innovantes.

            De son parcours, il tire un enseignement : lorsqu’on ne sait pas vers quel métier se diriger, mieux vaut opter pour les études généralistes les meilleures qui soient. Avec le recul, elles servent énormément : savoir rédiger, maîtriser les mathématiques, connaître l’histoire et la géographie, tout est utile dans le monde de l’entreprise. Mais avant tout, les études nous auront apporté une précieuse capacité à poser les problèmes de façon rationnelle.

 

            Capital Rêve

           

            Néanmoins, le dur labeur aurait peu d’attraits et serait plutôt un repoussoir s’il ne permettait à chacun de réaliser le rêve qu’il porte en soi, et qui reflète sa personnalité ; pour cela, il faut peu à peu le circonscrire, l’éprouver, pour lui donner enfin forme concrète. Mais celui qui « entreprend » ne peut faire face aux défis qu’il rencontre de manière scolaire. Il lui faut poser des questions, et pousser la curiosité assez loin pour savoir y répondre ; accepter, avec humilité, l’erreur quotidienne, et persévérer dans un projet qui, en entreprise, est nécessairement collectif. Il en tirera un sentiment de liberté, et la satisfaction d’avoir prise sur la réalité, pour incertaine et changeante qu’elle soit. « Le monde se révèle aux entreprenants»  proclame Philippe Hayat.

            Nul besoin pourtant de coller à l’image type de l’entrepreneur, supposé enclin à la prise de risque et naturellement porté vers l’innovation. Notre chef d’entreprise ne se trouve ni génial, ni visionnaire ; pire encore, il n’écoute pas ses intuitions, car il a très peur de se tromper. Mais de ses défauts, il a su faire des qualités : il confronte ainsi très vite ses idées au «terrain », pour vérifier leur pertinence, et associe ses collaborateurs à sa réflexion, libre à eux d’animer aussi « un projet qui leur ressemble ».

            Porté par un rêve, l’entrepreneur est constamment rattrapé par les dures lois du réel. La concurrence est rude, les clients négocient âprement, et un licenciement affecte grandement le moral des salariés. Dès lors, la belle aventure, qui risque à tout moment de s’achever, occupe en permanence l’esprit de celui qui s’y est engagé. Il faut pourtant savoir se ménager des temps de repos et de détachement ; c’est ce que Philippe Hayat a appris de son père, qui lui a donné le « modèle » d’une vie équilibrée entre son entreprise et sa famille.

 

            «Les Matinaux» 

 

            Notre entrepreneur fait aussi partie des « matinaux », titre d’un recueil de René Char. Pour lui, « l’aventure commence à l’aurore »… par l’écriture. Auteur d’un roman et de plusieurs essais, il cite surtout les poètes parmi ceux qui éclairent sa route. Sa propre expérience trouve en effet une résonance dans Feuillets d’Hypnos, du poète précité, chef de maquis en Provence pendant la guerre. « Il devait prendre des décisions dans un monde très hostile… Et il insiste beaucoup sur la nécessité de se construire, de se dépasser, et de recueillir les fruits de son courage ». Comme tout lecteur, Philippe Hayat s’approprie ce qu’il lit. Et s’il ne craint pas d’associer entreprenariat et poésie, c’est sans doute parce que cette dernière constitue à la fois une quête intérieure et une manière nouvelle d’aborder la réalité. Ces «yeux fertiles» posés sur le monde, comme l’écrivait Eluard qu’il affectionne également, cette envie d’en saisir toutes les opportunités, lui permettent de se sentir proche de la jeunesse.

 

« Jeunes gens, ayons bon courage ! Si rude qu’on nous veuille faire le présent, l’avenir sera beau. »

 

            Philippe Hayat place ces mots de Victor Hugo dans la préface d’Hernani en exergue de son essai L’avenir à portée de main, écrit en 2015. Car s’il loue « l’agilité » de ces férus de nouvelles technologies, lesquelles peuvent, de manière stupéfiante, faciliter et démultiplier toute initiative, il les exhorte à faire bon usage de toute leur fraîcheur et de toute leur force. Cela l’a conduit à créer 100000 entrepreneurs, une association qui veut instiller chez les jeunes l’esprit d’entreprise, de l’école à l’université. En effet, ce n’est pas l’argent qui fait défaut, ce sont les bonnes idées.

            « Quelqu’un dans la classe en a-t-il une ? » demande-t-on aux élèves. Oui : Ludovica veut, en lien avec les maisons de disques, promouvoir les jeunes artistes auprès de leurs fans. En quelques questions, Philippe Hayat l’aide à identifier plus clairement ses clients, son offre (rencontres, concerts, opérations sur les réseaux sociaux…), son mode de rémunération, et il l’invite enfin à soumettre son idée à tous les acteurs potentiels. La jeune Italienne se souhaite à elle-même autant de succès dans les affaires que l’entrepreneur !

            Mais qu’on ne s’y trompe pas, on ne devient pas « chef », quel que soit le domaine, du jour au lendemain, comme le promettent les émissions de téléréalité. Philippe Hayat, qui se reproche son naturel très impatient, a appris que rien ne se faisait sans le temps. Mais ce qu’il semble savoir depuis toujours, c’est que le travail est bien ce trésor que le laboureur promettait à ses enfants.