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AP des 2ndes9 : rencontre avec Alexandre des Isnards, auteur du Dictionnaire du nouveau français.

Les élèves l’ont trouvé « stylé », trop « cool », voir carrément « swag ». Alexandre des Isnards a su trouver le ton, allant jusqu’à « se taper des barres » avec eux, mais restant simple et honnête sur son parcours.

        Après des débuts universitaires prometteurs mais hésitants, dont Sciences Po Paris, il entreprend un 3è cycle d’affaires internationales « pour donner un côté business » à son cv. Malgré cela, ce jeune parisien ne sait toujours pas quoi faire dans la vie. Alors, surfant sur la toute nouvelle vague d’Internet, il décide de travailler en agence de communication, puis en web agency. Avec Thomas pourtant, son meilleur ami, basé à Toulouse, ils s'interrogeaient : pourquoi, en entreprise, les gens sont-ils au fond si peu épanouis derrière leurs sourires contrefaits? « Un jour, Thomas m’envoie par mail un petit dialogue…J’ajoute quelques petites phrases rigolotes… ». Ils tenaient l’idée qui allait faire leur succès. Leur analyse fut alors simple : comme plus personne n'a le temps de lire, il fallait écrire un texte qu’on ne puisse plus lâcher, après une journée sous pression dans une tour de « la Défonce », quartier d’affaires bien connu. Ca a donné L’open space m’a tuer, paru en 2008 : « dans des saynètes truculentes, on découvre les souffrances et les désillusions de la génération de l’open space, […] les dures réalités des nouvelles méthodes de management » (4è de couverture.). Avec ses 150000 exemplaires, ce fut un best-seller.

Trois ans plus tard, le duo publiait Facebook m’a tuer, court ouvrage qui montre ce que Facebook, Google, Tweeter…ont changé dans les rapports humains : quand 169 invités « viendr(ont) peut-être » à une pendaison de crémaillère, comment faire « peut-être » faire quelques courses ? … comment un romantique trop sincère pourra-t-il dégoter une Meetic girl s’il n’est pas coaché par un ami malin qui lui révèle comment « jouer le volume » ? …Quant aux amoureux, «always connected », un sms qui reste en rade, et on frôle la catastrophe sentimentale…Le couple part à Bali ? Waoooouh !...mais seulement s’il y a des photos sur Facebook ! …Thomas, avec son talent « visuel », « de cinéaste », Alexandre, avec celui des dialogues qui font mouche, trouvent ce qui prête à rire dans les petits et grands moments de la vie d’aujourd’hui.

 

 Dans le creux de la vague

 

Ils écrivaient à quatre mains, ils avaient l’impression de ne faire qu’un comme dans toutes les grandes amitiés… Mais Thomas, celui qu’il appelait « le compadre », est mort en novembre 2011 et Alexandre, le cœur arraché, a mis beaucoup de temps à s’en remettre. Il a continué seul son chemin et s’est tourné, par nécessité, vers d’autres métiers : enseignant, conférencier, chroniqueur - commentant par exemple dans la colonne hebdomadaire intitulée « Le jargonaute » de la revue Management , une expression dans le vent, comme « on n’est pas des bisounours »… Lui non plus et, sans « (s’)inventer une vocation d’écrivain », il s’est décidé de manière pragmatique à reprendre un jeu qui, somme toute, lui réussissait assez bien …

 

Un dictionnaire pour être à la page

 

Si notre auteur a connu les feux des médias, du studio de radio au plateau télé, expériences plutôt intimidantes, il a aussi essuyé des critiques; en particulier, celle d'adopter un style "relâché", une manière pourtant dans l'esprit de la sociologie de retranscrire fidèlement la langue de ses contemporains, et qui fait en outre toute la saveur des dialogues. Dans la préface du Dictionnaire du nouveau français, qu’il publie en 2014, il affirme sans ambages qu'il faut « ouvrir plus grande la porte » à ces mots « qui en disent long sur l'évolution de la société ». Mais s’il n’est pas un puriste, il condamne les mots à la mode qui prennent le dessus sur les autres et font perdre à la langue ses nuances. Pourquoi se gargariser du verbe « impacter » alors que le français nous offre « toucher », « affecter », « meurtrir »… ? La créativité du langage le subjugue, celui émanant des jeunes en particulier. Et comme tout lexicographe, il cherche l'origine des mots, analyse leur évolution et estime leur longévité, s’appuyant beaucoup sur Google et sur Topsy (site qui recense tous les tweets depuis leur création). 

 

Trucs en plumes… (recyclons Zizi Jeanmaire)

 

Alexandre n'est pas jaloux des romanciers à succès dont il observe les recettes, admire le talent de conteur, mais guère le style "à l'eau de rose", très éloigné du sien, volontiers parodique. A mi-chemin de l’ethnologue et du satiriste, il observe, écoute, puis note les expressions qui « sonnent vrai » sur son bloc-note ou sur son smartphone, Tout lui est bon, la rue ou les réseaux sociaux. Sur Facebook, il « accepte » tout le monde, et peut se prévaloir -avec les « apprenants » de 2nde9- de 835 « amis » ; sur Tweeter, il se contente de « faire de l’espionnage ».

Et si on venait le concurrencer sur son terrain ? Notre essayiste sait quel chemin il a parcouru, le temps qu’il lui a fallu pour creuser son sillon…et il affiche une sérénité prudente. Car ne lui parlez pas d’inspiration : « C’est un mythe pour les paresseux ». Il aime citer l’affirmation abrupte d'Hemingway : "Le premier jet est de la m…". Chacune des saynètes de ses premiers livres ont été réécrites 40 à 50 fois. Et Thomas et lui avaient mis quatre ans pour écrire l’extrait de quatorze pages qui a convaincu leur éditeur !

Cet éditeur, c’est Guillaume Allary, qu’il a suivi d’Hachette Littérature au groupe Robert Laffont, et enfin dans la maison d’édition créée en 2014 qui porte son nom. « Bravo ! Tout est là! » s’exclame cet homme, avec qui il a « une relation extraordinaire », quand on lui donne un manuscrit à relire. Tous les ingrédients d’un bon livre sont là, mais vu les multiples annotations en rouge, il ne reste plus qu’à recommencer.

 

Alexandre lève le voile sur son prochain livre. Sachez seulement qu’il s’appuiera sur un je ne sais quoi, un presque rien…qui parfume l’air du temps, infiltre l’esprit de ses contemporains, teinte les conversations. Un troisième best-seller ? Allez le quadra, on le sent bien, faut que t’y ailles winneur !