AP des 2ndes 12 :

Rencontre avec Dominique Desjeux, chercheur et professeur émérite d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne.

Dominique Desjeux avait toujours voulu faire « du social », il a fait de « la socio ». Et âgé d’une vingtaine d’années, il entre comme chercheur au centre de Sociologie des Organisations (CNRS) dirigé par Michel Crozier. Ce sociologue l’initie aux enquêtes micro-sociales, « de terrain », ce qui « lui fera gagner vingt ans » dans sa réflexion. La première qu’il a menée sous sa direction, concernait la politique industrielle française et elle l’a profondément marqué. Il y a vu, leçon utile pour la suite, comment sont organisés les réseaux « pré-numériques », en l’occurrence celui du corps des mines

A 25 ans, il part pour l’Afrique. Il est d’abord coopérant à Madagascar, où il découvre l’anthropologie - guère différente à ses yeux de la sociologie- « par hasard » à travers l’étude du monde paysan. Puis, au Congo-Brazzaville, il fait de la recherche et enseigne. Le retour en France, en 1979, ne sera pas sans difficultés. A des problèmes personnels s’ajoutera à deux reprises l’expérience du chômage, qu’il est sans doute « le seul professeur à la Sorbonne à avoir connu ». Mais Dominique Desjeux « a appris à se battre» et soutient en 1986 son doctorat d’Etat. Après avoir enseigné quelques années à l’école d’agriculture d’Angers, il devient en 1988 professeur d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne. Dès lors, il ne cessera d’accumuler les fonctions et les missions les plus diverses, la recherche et la publication étant ses piliers.   

 

Une anthropologie du quotidien

 

L’anthropologie a pour fonction d’expliquer un problème et de trouver les conditions sociales permettant la mise en place de solutions à partir des questions posées par les acteurs : comment produire plus de riz ? quels sont les moyens de soigner la diarrhée infantile ? d’où vient l’hostilité au progrès technique dans un système d’agriculture traditionnel ?

Les domaines dans lesquels on peut mener une enquête anthropologique sont innombrables : l’agriculture et le développement durable, les innovations technologiques, les réseaux numériques, la santé, les soins du corps des femmes en Chine ou au Brésil, la mobilité, l’interculturel….

Dominique Desjeux est spécialisé dans les enquêtes qualitatives, que lui commandent diverses institutions et entreprises. Ses méthodes sont variées et s’appuient sur l’interview, l’observation, les photos et les films, l’animation de groupes. Elles incluent des techniques comme les questions projectives. (« Si le maquillage était une musique? ») ou la « photo-stimulus ». Les enquêtes quantitatives permettent de pondérer l’étude qualitative. Et l’anthropologue s’appuie aussi sur ses connaissances historiques et sur les chiffres clefs de l’économie.

Il s’entoure en outre d’équipes multidisciplinaires qu’il forme à son métier, et qui le relaieront, une enquête pouvant s’étaler sur plusieurs semaines ou même plusieurs années : des professeurs de français en Chine, des spécialistes du Marketing au Brésil ; en France, des ingénieurs, des économistes, des architectes... Car ces enquêtes de terrain sont extrêmement techniques, ne serait-ce que dans la manière de « relancer » l’interviewé.

Prenons le cas d’une entreprise qui veut introduire un jeu ressemblant à « Pictionary » en Chine. Elle fait appel à notre anthropologue. En utilisant un « réseau », celui-ci s’introduit avec son équipe dans une famille, l’interroge longuement, observe un enfant jouer ; poursuit son enquête dans un café. Il apprend ainsi que les jeunes Chinois arrêtent les jeux sitôt qu’ils commencent leur scolarité, ce dont il faudra tenir compte ; et il cherche aussi les moyens d’adapter le jeu aux caractères typographiques chinois.

« On entre dans la vie quotidienne des gens », comprenant dès lors combien ils sont différents selon les latitudes. Tous cependant rechignent à montrer « le sale » chez eux, surtout le réfrigérateur !…Et seuls sont difficiles à interviewer les taiseux ou, au contraire ceux qui, parlant trop, ne peuvent être aiguillés sur des thèmes précis.

Cet universitaire ne distingue pas une recherche anthropologique qui serait « pure » d’une autre offrant des applications concrètes. Une enquête présente toujours à la fois une modélisation théorique et « des pistes pour des solutions ». D’ailleurs, son statut de professeur des universités (loi de 1936) l’autorisant à avoir une activité commerciale, il a créé Daize and Co, cabinet réalisant des enquêtes et dont les gains lui permettent de financer ses projets.

Mais pourquoi recourir à un anthropologue plutôt qu’à son principal « concurrent », le conseil en Marketing ? On fait appel à lui quand les enjeux sont importants et qu’une démarche scientifique offre un garant supplémentaire : « J’ai signé beaucoup de contrats lors de la crise de 2008 et quand les entreprises étaient à la recherche de marchés nouveaux ».

Mais si l’anthropologie s’applique plutôt à l’échelle micro-sociale, celle de petits groupes. elle apporte aussi des enseignements macro-structurels et Dominique Desjeux nous a aussi brossé le portrait diachronique de la Chine depuis 1975 et celui de la France actuelle, entre crise économique et conflits interculturels.

 

Périples et découvertes

Le plus passionnant dans le métier d’anthropologue est d’arriver en terrain inconnu et de s’immerger dans la vie des autres…Il faut être curieux, savoir observer, et « comme un bon commercial », pouvoir faire preuve d’empathie ; il est dès lors important de savoir s’exprimer dans d’autres langues, telles le chinois ou le « globish » pour D Desjeux. Peu importe qu’il ait oublié le latin, le grec et le malgache qu’il avait appris, car, nous dit-il, le grand intérêt des langues est qu’elles conduisent à penser autrement et à se dégager des schémas de pensée routiniers. Le français reste néanmoins fondamental pour rédiger la conclusion de ses enquêtes.

Il n’empêche que l’essentiel, c’est d’être plein de cette énergie que nécessite la découverte, et que rien n’arrête ; en tous cas, pas les heures d’avion, de land-rover ou de marche. Effectuant de nombreux déplacements pour animer des séminaires, pour enquêter, ou même pour filmer des grèves -comme récemment au Brésil-, D. Desjeux évalue toujours au préalable les risques de mouvements sociaux. Mais la peur, « peur d’aller vers l’inconnu », vers des contrées étrangères à sa propre culture, il faut la dompter, l’utiliser comme moteur. L’anthropologue évoque le « camembert de l’angoisse » : « 0% », pas d’action ; jusqu’à « 70% », la peur est un moteur de l’action ; au-dessus de « 70% », elle inhibe.

 

 Les hiérarchies universitaires

Y a-t-il une hiérarchie chez les universitaires, demande Jean ? La Sorbonne a été longtemps en concurrence avec Normal Sup, mais elle a une très forte image à l’étranger. Travailler sur la parenté ou l’imaginaire est souvent considéré comme plus noble que de travailler sur les classes moyennes et la consommation. Ce dernier thème, moins considéré, reste pourtant intéressant et important.  

D. Desjeux, qui a dirigé un magistère, créé et animé un doctorat professionnel, apprend en outre à ses étudiants à se présenter devant les employeurs, et même à créer leur entreprise ; tous travaillent. Avec la mondialisation, sa discipline semble avoir de beaux jours devant elle, même si elle n’offrira jamais de grands débouchés. C’est pourquoi cet universitaire conseille à ses étudiants d’acquérir une double formation.

 

Portrait chinois.

Si Dominique Desjeux était une boisson, il serait le thé vert stimulant qu’il achète sur le marché de Canton et qu’il boit sous nos yeux… dans un appartement du 14è arrondissement de Paris. Une saison ? Le printemps car c’est le temps du renouveau et qu’il « n’aime pas ceux qui sont vieux dans leur tête ». Et s’il était un élève? « Je n’aime pas ceux qui ne tirent pas parti au maximum de leurs capacités ». Un quartier parisien ? Celui des commerçants chinois d’Outre-Mer, venus du sud de Wenzhou pour conquérir la capitale. Une classe sociale ? « La classe moyenne supérieure » qui, en quelques années, a connu une ascension remarquable.  S’il était un pays ? Il serait l’un des BRICS, passés en un temps record d’un système rural à un système urbain.

Et s’il était une époque ? Une époque de crise comme la nôtre car elle offre des opportunités. A nous de les saisir !